|
|
Le sac de Liège
Les textes originaux proviennent de la "Bibliothèque nationale de France" (documents numérisés).
Ces mêmes textes sous forme "HTML" proviennent du site "La principauté de Liège".
Les blasons proviennent du site "Héraldique européenne".
|
|
Philippe de Commynes
"Mémoire des faits du feu roy Louis onziesme" revu et corrigé par Denis Sauvage
source : Bibliothèque nationale de France/http://gallica.bnf.fr
Philippe de Commynes (ou Philippe de Commines), né en 1445 et mort en 1511, est un homme politique,
chroniqueur et mémorialiste français d'origine flamande.
A l'automne 1464, Philippe le Bon l'attache, en qualité d'écuyer, à la personne de son fils, le comte de
Charolais, futur Charles le Téméraire, d'une dizaine d'années son aîné.
A l'été 1472, Philippe de Commynes quitte furtivement le camp de Charles le Téméraire, pour rejoindre Louis XI, roi de France.
|
|
Livre Second - Chapitre XII
Comment les Liégeois firent une merveilleuse saillie sur les gens du duc de Bourgongne, là où luy et le roy furent en grand danger.
source : Bibliothèque nationale de France/http://gallica.bnf.fr
Or notez comme un bien grand prince et puissant peut très-soudainement tomber en inconvénient, et par bien
peu d'ennemis, parquoy toute entreprises se doivent bien penser et bien débattre, avant que les mettre en
effect. En toute ceste cité il n'y avoit un seul homme de guerre, sinon de leur territoire. Ils n'avoient
plus ni chevaliers ni gentils-hommes avec eux ; car si petit qu'ils en avoient, auparavant deux ou trois
jours, avoient esté tués ou blessés. Ils n'ayoient ni portes ni murailles ni fossés, ni une seule pièce
d'artillerie, qui rien vausist; et n'y avoit riens que le peuple de la ville, el sept ou buit cens hommes
de pied, qui sont d'une petite montagne au derrière de Liége, appellée le païs de Franchemont ; et à la
vérité, ont toujours esté très-renommés et très-vallians ceux de ce quartier. Or se voyans dèsespérés de
secours (vu que le roy estoit là en personne contre eux) se délibérèrent de faire une grosse saillie, et
de mettre toutes choses en aventure ; car aussi lieu ils sçavoient bien qu'ils estoient perdus. Leur
conclusion fut, que par les trous de leurs murailles, qui estoient sur le deniére du logis du duc de
Bourgongne, ils sailliroient, tous les meilleurs qu'ils eussent, qui estoient six cens hommes du païs
de Franchemont : et avoient pour guide l'hoste de la maison où estoit logé le roy, et aussi l'hoste de
la maison où estoit logé le duc de Bourgongne; et pouvoient venir par un grand creux d'un rocher, assez
prés de la maison de ces deux princes, avant qu'on les apperçust, moyennant qu'ils ne fissent point de
bruit. Et combien qu'il y eut quelques escoustes au chemin, si leur sembloit-il bien qu'ils les
tueroient, ou qu'ils seroient aussi tost au logis comme enx. Et fesoient leur compte que ces deux hostes
les mèneroient tout droit en leurs maisons, où ces deux princes estoient logés, et qu'ils ne s'amuseroient
point ailleurs, parquoy les surprendroient de si près qu'ils les tueroient, ou prendroient, avant que
leurs gens fussent assemblés; et qu'ils n'avoient point loin à se retirer; et qu'au fort, s'il falloit
qu'ils mourussent pour exécuter une telle entreprise, qu'ils prendroient la mort bien en gré; car aussi
bien ils se voyoient de tous poincts destruits, comme dit est. Ils ordonnérent outre, que tout le peuple
de la ville sailliroit par la porte, laquelle respondoit du long de la grande rne de nostre fauxbourg,
avec un grand heu, espérant desconfire tout ce qui estoit logé en ce dit fauxbourg; et n'estoient
point hors d'espérance d'avoir une bien grande victoire, ou à tout le moins, et au pis aller, une bien
glorieuse fin. Quand ils eussent eu mille hommes-d'armes avec eux, de bonne estoffe, si estoit leur
entreprise bien grande; toutesfois il s'en fallut bien peu qu'ils ne vinssent à leur intention. Et comnme
ils avoient conclu, saillirent ces six cens hommes de Franchemont par les brèches de leurs murailles; et
croy qu'il n'estoit point encore dix heures du soir; et attrapèrent la pluspart des escoutes, et les
tuèrent : et entre les autres y moururent trois gentils-hommes de la maison du duc de Bourgongne. Et s'ils
eussent tiré tout droit, sans eux faire ouyr jusques à ce qu'ils eussent esté là où ils vouloient aller,
sans nulle difficulté ils eussent tué ces deux princes, couchés sur leurs licts. Derrière l'hostel du duc
de Bourgongne y avoit un pavillon, où estoit logé le duc d'Alençon qui est aujourd'huy,
et monseigneur de Craon avec luy ; ils s'y arrestèrent un peu et donnèrent des coups de piques au travers, et y
tuèrent quelque valet-de-chambre. Il en sortit bruit en l'armée, qui fut occasion que quelque peu de gens
s'armèrent, au moins aucuns se mirent debout. Ils laissèrent ces pavillons, et vindrent tout droit aux
deux maisons du roy et du duc de Bourgongne. La grange (dont j'ay parlé) où ledit duc avoit mis trois cens
hommes d'armes, estoit rasibus desdites deux maisons, où ils s'amusèrent, et à grands coups de piques
donnèrent par ces trous qui avoient esté faits pour saillir. Tous ces gentils-hommes s'estoient désarmés
n'avoit pas deux heures (comme j'ay dit) pour eux rafraîchir pour l'assaut du lendemain; et ainsi les
trouvèrent tous, ou peu s'en faloit, désarmés; toutesfois aucuns avoient jeté leurs cuirasses sur eux,
pour le bruit qu'ils avoient ouy au pavillon de monseigneur d'Alençon; et combatoient iceux à eux par ces
trous, et à l'huis, qui fut totalement la sauveté de ces deux grands princes; car ce délay donna espace à
plusieurs gens de soy armer, et de saillir en la rue. J'estoye couché en la chambre du duc de Bourgongue
(qui estoit bien petite), et deux gentils-hommes qui estoient de sa chambre, et au dessus y avoit douze
archiers seulement, qui faisoient le guet; et estoient en habillemens, et jouoient aux dés. Son grand
guet estoit loin de luy, et vers la porte de la ville. En effect l'hoste de sa maison attira une bende
de ces Liégeois, et vint assaillir sa maison, où ledit duc estoit dedans; et fut cecy tant sondain qu'à
grande peine pusmes-nous mettre audit duc sa cuirasse sur luy; et une sallade en la teste, et incontinent
descendismes le degré pour cuider saillir en la rue. Nous trouvasmes nos archiers empeschés à deffendre
l'huis et les fenestres contre les Liégeois; et y avoit un merveilleux cry en la rue. Les uns : «Vive le
roy! » les antres : «Vive Bourgougne! » et les autres : «Vive le roy, et tuez! » et fusmes l'espace de
plus de deux patenostres avant que ces archiers pussent saillir de la maison, et nous avec eux. Nous ne
sçavions en quel estat estoit le roy, ni desquels il estoit, qui nous estoit grand doute. Et
incontinent que nons fusmes hors de la maison, avec deux ou trois torches en trouvasmes aucunes autres;
et vismes gens qui se combatoient tout à l'environ de nous; mais peu dura, car il sailloit gens de tous
costés venans au logis du duc. Le premier homme des leurs qui lut tué, fut l'hoste du duc, lequel ne
mourut pas sitost; et l'ouys parler : ils furent tous morts, ou bien pou s'en falut.
Aussi bien assaillirent la maison du roy; et entra son boste dedans; et y fut tué par les Escossois, qui
se montrèrent bien bonnes gens; ils ne bougèrent du pied de leur maistre, et tirèrent largement flesches,
desquelles ils blessèrent plus de Bourguignons que de Liégeois. Ceux qui estoient ordonnés à saillir par
la porte, saillirent; mais ils trouvérent largement gens au guet, qui jà s'estoient assemblés, qui tost
les reboutèrent, et ne se montrèrent pas si experts que les autres. Incontinent que ces gens furent ainsi
reboutés, le roy et ledit duc parlèrent ensemble; et pouce qu'on voyoit beaucoup de gens morts, ils
eurent doute que ce ne fussent des leurs ; toutesfois peu s'y en trouva, mais de blessés beaucoup. Et ne
faut point douter que, s'ils ne se fussent amusés en ces deux lieux (dont j'ay parlé) et par espécial à
la grange, où ils trouvèrent rèsistance, et eussent suivi ces deux hostes, qui estoient leurs guides, ils
eussent tué le roy et le duc de Bourgongne : et croy qu'ils eussent desconfit le demourant de
l'ost. Chacun de ces deux seigneurs se retira en son logis, très esbahy de cette hardie entreprise; et
tost se mirent en leur conseil à sçavoir qu'il seroit à faire le lendemain, touchant cet assaut qui estoit
dèlibèré : et entra le roy en grand doute, et en estoit la cause, qu'il avoit peur que, si ledit duc
failloit à prendre cette cité d'assaut, le mal en tomberoit sur luy, et qu'il seroit on danger d'être
arresté, ou pris de tous poincts, car le duc auroit peur, s'il partoit, qu'il ne luy fist la guerre
d'autre costé. 1cy pouvez voir la misérable condition de ces deux princes, qui par nulle voye ne se
sçurent assurer l'un de l'autre ; ces deux icy avoient fait paix finale, n'y avoit pas quinze jours, et
juré si solemnellement, de loyaument l'entretenir; toutesfois la fiance ne s'y pouvoit trouver par nulle
voye.
|
|
Livre Second - Chapitre XIII
Comment la cité de Liège fut assaillie, prise et pillée, et les églises aussi.
source : Bibliothèque nationale de France/http://gallica.bnf.fr
Le roy, pour s'oster de ces doules, une heuoe après qu'il se fut retiré en son logis, et après cette
saillie dont j'ay parlé, manda aucuns des prochains serviteurs dudit duc, et qui s'estoient jà trouvés
au conseil, et leur demanda de la conclusion. Ils luy dirent qu'il estoit arresté dès le lendemain
assaillir la ville, en la forme et marnière qu'il avoit esté conclu. Le roy lui fit de grandes doutes
et très-sages, et qui furent très-agréables aux gens dudit duc; car chacun craignoit très-fort cet assaut,
pour le grand nombre de peuple qui estoit dedans la ville, et anssi pour la grande hardiesse qu'ils leur
avoient vu faire n'y avoit pas deux heures. E eussent esté très~contens attendre encore aucuns jours; ou
les recevoir à quelque composition. Et vindrent devers le duc lui faire ce rapport, y estoye présent ; et
luy dirent toutes les doutes que le roy faisoit, et les leurs; mais tous disoient venir du roy, craignans
qu'il ne l'eut pris mal d'eux. A quoy respondit ledit duc : que le roy le faisoit pour les sauver; et le
prit en mauvais sens; et que la chose n'iroit pas ainsi, vu qu on n'y pouvoit faire nulle batterie, et
qu il n'y avoit point de murailles, et que ce qu'ils avoient remparè aux portes, estoit jà abattu, et
qu'il ne faloit jà plus attendre; et qu'il ne délaisseroit point l'assaut du matin, comme il avoit esté
conclu, mais que s'il plaisoit au roy aller à Namur, jusques à ce que la ville fust prise, qu'il en estoit
bien content; mais qu'il ne partiroit point de là jusqu'à ce qu'en vist l'issue de cette matinée, et ce
qui en pourroit advenir. Cette responce ne plut à nul qui fut présent, car chacun avoit eu peur de cette
saillie. Au roy fut faite la responce, non point si griève, mais la plus bonneste que l'on put. Il
l'entendit sagement; et dit qu'il ne vouloit point aller à Namur; mais que le lendemain se trouveroit avec
les autres. Mon advis est que, s'il eust voulu s'en aller cette nuict, il l'eut bien fait; car il avoit
cent archiers de sa garde, et aucuns gentil-hommes de sa maison, et près de là trois cens hommes-d'armes;
mais sans nulle doute, là où il alloit de l'honnenr, il n'eust point voulu estre repris de couardise.
Chacun se reposa quelque peu, en attendant le jour, tous armés, et disposèrent les aucuns de leurs
consciences; car l'entreprise estoit bien dangereuse. Quand le jour fut clair, et que l''heure approcha,
qui estoit de huit heures du matin, comme j'ay dît, que l'on devoit assaillir, fit ledit duc tirer la
bombarde et les deux coups de serpentine, pour advertir ceux de l'avant~garde, qui estoient à l'autre
part bien loin de nous (comme j'ay dit) par dehors; mais par dedans la ville, il n'y avoit point grand
chemin. Ils entendirent l'enseigne, et incontinent se disposèrent à l'assaut. Les trompettes du duc
commencèrent à donner, et les enseignes d'approcher les murailles, accompagnés de ceux qui les devoient
suivre. Le roy estoit emmy la rue bien accompagné; car tous ces trois cens homme-d'armes y estoient, et
sa garde, et aucuns seigneurs et gentil-hommes de sa maison. Comme l'on vint pour cuider joindre an
poinet, on ne trouva une seule deffence; et n'y avoit que deux ou trois hommes à leur guet; car tous
estoient allés disner, et estimoient, pource qu'il estoit dimanche, qu'on ne les assailliroit point, et
en chacune maison trouvasmes la nappe mise. C'est peu de chose que du peuple, s'il n'est conduict par
quelqne chef qu'ils aient en révérence et en crainte, sauf qu'il est des heures et des temps, qu'en leur
fureur sont bien à craindre.
Jà estoient paravant l'assaut ces Liégeois tort las et mats,
tant pour leurs gens qu'ils avoient perdus à ces deux saillies, où estoient morts tous leurs chefs,
qu'aussi pour le grand travail qu'ils avoient porté par huit journées, car il faloit que tout fust au
guet, pource que de tous costés ils estoient défermés, comme avez ouy : et
à mon advis qu'ils cuidoient avoir ce jour de repos pour la feste du dimanche; mais le contraire leur
advint, et, comme j'ay dit, ne se trouva nul à deffendre la ville de nostre costé, et moins encore du
costé des Bourguignons, qui estoient nostre avant-garde, avec les autres que j'ay nommés, et y entrérent
ceux-la premiers que nous. Ils tuèrent peu de gens; car tout le peuple s'enfuit outre le pont de Meuse,
tirant aux Ardennes, et de là aux lieux où ils pensoient estre an sûreté. Je ne vy, par là où nous
estions, que trois hommes morts, et une femme ; et croy qu'il n'y mourut point deux cens personnes en
tout, que tout le reste ne fuist, ou se cachast aux églises, ou aux maisons. Le roy marchoit à
loisir : car il voyoit bien qu'il n'y avoit nul qui resistast; et toute l'armée entra dedans par deux
bouts, et croy qu'il y avoit quarante mille hommes. Ledit duc, estant plus avant en la citè, tourna tout
conrt au-devant du roy, et le conduisit jusques au palais, et incontinent retourna ledit duc à la grande
église de Saint-Lambert, où ses gent vouloient entrer par force, pour prendre des prisonniers et des
biens. Et combien que jà il eust commis des gens de sa maison pour ladite église, si n'en pouvoit-il
avoir la maistrise; et assailloient les deux portes. Je sçay qu'à son arrivée il tua un homme de sa
maiu, et le vis. Tout se départit, et ne fut point ladite église pillée; mais bien en la fin, furent
pris les hommes qui estoient dedans, et tous leurs biens. Des autres églises qui estoient en grand nombre
(car j'ay ouy dire à monseigneur d'Hymbercourt, qui connoissoit bien la cité, qu'il s'y disoit autant de
messes par jour, comme il se faisoit à Rome), la pluspart furent pillées, sous ombre et couleur de
prendre des prisonniers. Je n'entray en nulle église qu'en la grande; mais ainsi me fut-il dit, et en
vy les enseignes; et aussi, long-temps après, le pape prononça grandes censures contre tous ceux qui
avoient aucunes choses appartenantes aux églises de la cité, s'ils ne les rendoient, et ledit duc députa
commissaires pour-aller par tout son païs, pour faire exécuter le mandement du pape. Ainsi la cité prise
et pillée environ le midi, retourna le duc au palais. Le roy avoit ja disné, lequel monstroit signe de
grande joie de cette prise; et louoit fort le grand courage et hardiesse dudit duc, et entendoit bien
qu'il luy seroit rapporté; et n'avoit en son coeur autre désir, que s'en retourner en son royaume. Après
disner ledit duc et luy se virent en grande chère : et si le roy avoit loué fort ses oeuvres en derrière,
encore le loua-t-il mieux en sa présence, et y prenoit ledit duc plaisir.
Je retourne un peu à parler de ce pauvre peuple qui fuyoit, de la citè pour confirmer quelques paroles
que j'ay dites au commencement de ces Mémoires, où j'ay parlé des malheurs que j'ay vu suivre les gens,
après une bataille perdue par un roy ou duc, ou autre personne beaucoup moindre.
Ces misérables gens fuyoient par le païs d'Ardenne, avec femmes et.erfans. Un chevalier, demourant au
païs, qui avoit tenu leur party jusques à cette heure, en destroussa une bien grande bende; et pour
acquérir la grace du vainqueur, l'escrivit au duc de Bourgongne, faisant encore le nombre des morts et
pris plus grand qu'il n'estoit : toutesfois y en avoit largement, et par là fit son appointement. Autres
fuyoient à Mézières sur Meuse, qui est au royaume. Deux ou trois de leurs chefs de bendes y furent pris,
dont l'un avoit nom Madoulet, et furent amenés et présentés audit duc : lesquels il fit mourir. Aucuns de
ce peuple moururent de faim, de froid et de sommeil.
|
|
Livre Second - Chapitre XIV
Comment le roy Louis s'en retourna en France du consentement du duc de Bourgongne, et comment ce duc
acheva de traiter les Liégeois et ceux de Franchemont.
source : Bibliothèque nationale de France/http://gallica.bnf.fr
Quatre ou cinq jours après cette prise, commença le roy à embesongner ceux qu'il tenoit pour ses amis,
envers ledit duc, pour s'en pouvoir aller; et aussi en parla au duc en sage sorte, disant que, s'il avoit
plus à faire de luy, qu'il ne l'espargnast point; mais s'il n'y avoit plus riens à faire, qu'il
désiroit aller à Paris faire publier leur appointement en la cour de parlement (pource que c'est la
coustume de France d'y publier tous accords, ou autrement ne seroient de nulle valeur; toutesfois les
roys y peuvent tousjours beauconp); et d'avantage prioit audit duc qu'à l'esté prochain ils se pussent
entrevoir en Bourgongne, et estre un mois ensemble, faisant bonne chère. Finalement ledit duc s'y
accorda, tousjours un petit murmurant; et voulut que le traicté de paix fut relu devant le roy, sçavoir
s'il n'y avoit riens dont il se repentist, offrant le mettre à son choix, de faire ou de laisser, et fit
quelque peu d'excuse au roy de l'avoir amené là. Outre requit au roy, consentir qu'audit traicté se mist
un article en faveur de monseigneur du Lau, d'Urfé, et Poncet de Rivière, et qu'il fust dit que leurs
terres et estats leur seroient rendus, comme ils avoient avant la guerre. Cette requeste desplut au roy,
car ils n'estoient point de son party, parquoy dussent estre compris en cette paix : et aussi
servoient-t-ils à monseigneur Charles son frère, et non point à luy : et cette requeste respondit le roy
estre content, pourvu qu'il luy en accordast autant pour monseigneur de Nevers
et de Croy. Ainsi ledit duc se tut. Et sembla cette response bien sage; car ledit duc avoit tant de
hayne aux autres, et les tenoit tant à coeur, que jamais ne s'y fust consenti. A tous les autres poincts
respondit le roy ne vouloir rien y diminuer, mais confirmer tout ce qui avoit esté juré a Péronne. Et
ainsi fut accordé ce partement; et prit congé le roy dudit duc, lequel le conduisit environ demie lieue;
et au département d'ensemble luy fit la roy cette demande : « Si d'aventure mon frère qui est en Bretagne
ne se contentoit du partage que je luy baille pour l'amour de vous, que voudriez-vous qoe je fisse ? »
Ledit duc luy respondit soudainement sans y penser : « S'il ne le veut prendre, mais que vous fassiez
qu'il soit content, je m'en rapporte à vous deux. » De cette demande et response sortit depuis grande
chose, comme vous oirez cy-après.
Ainsi s'en alla le roy à son plaisir; et le conduisirent les sieurs des Cordes et d'Aimeries,
grand-baillif du Hénaut, jusques hors des terres dudit duc. Ledit duc demoura en la cité. Il est vray
qu'en tous endroits elle fut cruellement traictée, aussi elle avoit cruellement usé de tous excès contre
les subjets dudit duc et dès le temps de son grand père, sans rien tenir stable de promesse qu'ils
fissent, ni de nul appointement qui fut fait entre eux, et estoit jà la cinquiesme année que le duc y
estoit venu en pessoune, et tousjours fait paix, et rompue par eux l'an après : et jà avoient esté
excommuniés par longues années; pour les choses cruelles qu'ils avoienl commises contre leur évesque : à
tous lesquels commandemens de l'église, touchant lesdits différends, ils n'eurent jamais révérence, ni
obeyssance. Dès que le roy fut parti, ledit duc, avec peu de gens, se délibéra d'aller à Franchemont, qui
est un peu outre le Liège, païs de montagnes très-aspres, pleines de bois, et de là venoient les meilleurs
combatans qu'ils eussent, et en estoient partis ceux qui avoient fait les saillies dont j'ay parlé
cy-devant. Avant qu'il partist de ladite cité furent noyés en grand' nombre les pauvres gens prisomiers
qui avoient esté trouvés cachès ès maisons, à l'heure que cette cité fut prise. Outre fut délibéré de
faire brusler ladite cité, laquelle en tout temps a esté fort peuplée, et fut dit qu'on la brusleroit à
trois fois, et furent ordonnés trois ou quatre mille hommes-de-pied, du païs de Luxembourg (qui estoient
leurs voisins, et assez d'un habit et d'un langage) pour faire cette désolation, et pour deffendre les
églises. Premièrement fut abbatu un grand pont, qui estoit au travers de la rivière de Meuse; et puis fut
ordonné grand nombre de gens, pour deffendre les maisons des chanoines à l'environ de la grande église,
afin qu'il pust demeurer logis pour faire le divin service. Semblablement en fut ordonné pour garder les
autres églises. Et cela fait, partit le duc pour aller audit païs de Franchemont, dont j'ay parlé; et
incontinent qu'il fut dehors la cité, il vit le feu en grand nombre de maisons du costé de le rivière. Il
alla loger à quatre lieues, mais nous oyons le bruit comme si nous eussions esté sur le lieu. Je ne sçay
ou si le vent y servoit, ou si c'estoit à cause que nous estions logés sur la rivière. Le lendemain le
duc partit, et ceux qui estoient demourés en ladite ville continuèrent la désolation, comme il leur avoit
esté commandé; mais toutes les églises furent sauvées, ou peu s'en falut, et plus de trois cens maisons
pour loger les gens d'église. Et cela a esté cause que si tost a été repeuplée; car grand peuple revint
demourer avec ces prestres.
A cause des grandes gelées et froidure, fut force que la pluspart des gens dudit duc allassent à pied
audit païs de Franchemont, qui ne sont que villages, et n'y a point de villes fermées; et logea cinq ou
six jours en une petite vallée, en un village qui s'appeloit Polleur. Son armée estoit en deux bendes,
pour plustost destruire le païs; et fit brusler toutes les maisons et rompre tous les moulins à fer qui
estoient au païs, qui est la plus grande façon de vivre qu'ils ayent, et cherchèrent le peuple parmi les
plus grandes forests, où ils estoient cachés avec leurs biens; et y eut beaucoup de morts et de pris; et
y gaignèrent les gens-d'armes de l'argent. J'y vy choses incroyables du froid. Il y eut un gentil-homme
qui perdit un pied, dont oncques puis ne s'ayda; et y eut un page à qui il tomba deux doigts de la
main. Je vy une femme morte, et son enfant, dont elle estoit accouchée de nouveau. Par trois jours fut
départi le vin, qu'on donnoit cbez le duc pour les gens qui en demandoient, à coups de coignée, car il
estoit gelé dans les pippes; et faloit rompre le glaçon qui estoit entier et en faire des pièces que les
gens mettoient en un chapeau, ou en un pannier, ainsi qu'ils vouloient. J'en diroye assez d'estranges
choses longues à escrire; mais la faim nous fit fuyr à grande haste, après y avoir séjourné huit jours;
et tira ledit duc à Namur et de là en Brabant où il fut bien reçu.
|
|
Olivier de la Marche
"Les Mémoires de Messire Olivier de la Marche (1425-1502)" mis en lumiere par Denis Sauvage
source : Bibliothèque nationale de France/http://gallica.bnf.fr
Olivier de la Marche est né en 1426 au château de la Marche (Villegaudin) et mort en 1502 à Bruxelles. C'est
un dignitaire, un diplomate, un officier-capitaine, un poète et un chroniqueur de la cour bourguignone. Il est
notamment connu grâce à ses "Mémoires de Messire Olivier de la Marche" parues postérieurement en 1562.
Olivier de la Marche est un témoin important de la vie à la cour ducale bourguigonne ainsi que de la lutte
pour les Flandres entre le royaume de France et la dynastie des Habsbourgs à la fin du XVe siècle. Il a laissé
des "Mémoires" intéressants sur la période 1435-1488, sur les mœurs et les usages militaires de l’époque.
Celles-ci permettent de compléter les célèbres "Mémoires" de Philippe de Commynes qui ne débutent, elles,
qu'à l'année 1464.
|
|
Livre Second - Chapitre II
Comment le duc Charles de Bourgongne, ayant couru par Vermandois, assiegea Beauvais; et comment le Roy,
s'estant trop fié en luy à Peronne, fut contraint de l'acompaigner en armes contre les Liegeois, par-avant
ses aliés.
source : Bibliothèque nationale de France/http://gallica.bnf.fr
... ... ...
En ce temps, un sommelier de corps du duc, nommé Jehan de Boschuse, fut mandé par le roy de France, et
par le congé du duc y ala; et tant parlementérent ensemble, et fit ledict de Boschuse tant d'alees et de
venues, que le duc asseura le Roy : et le Roy vint à Peronne aveques le duc : et en cedict temps l'evesque
de Liége, cousin germain et beau-frére du duc, et le signeur d'Imbercourt messire Guy de Brimeur (lequel
messire Guy estoit lieutenant dudict monsieur le duc en toute la terre de Liége et comte de Los), tindrent
un parlement en la ville de Tongres : et durant ce parlement aucuns Liegeois s'assemblérent et par nuict
entrérent à Tongres, et prirent l'evesque de Liége et le signeur d'Imbercourt : et fut ledict signeur
d'Imbercourt prisonnier au signeur de Hautepanne : et ainsi traitta ledict d'Imbercourt, que ledict de
Hautepanne ne l'emmena pas prisonnier; mais il promit de se rendre prisonnier audict de Hautepanne à
certain jour qui fut limité entre eux : et au regard des Liegeois, ils traittérent bien leur evesque :
mais ils gouvernoyent et conduisoyent ses affaires à leur plaisir et voulonté.
Le Roy estant au chasteau de Peronne, le duc de Bourgongne tint un parlement aveques son chancelier, et
aucuns des chevaliers de l'ordre, et autres : et disoit le duc de Bourgongne que le Roy luy avoit promis
d'aler en sa personne aveques luy, pour recouvrer et reconquerir l'evesque de Liége et le signeur
d'Imbercourt, et que sans faute il ne feroit point de conscience de contraindre le Roy à faire ce qu'il
luy avoit promis : et de ceste matiére fut grand debat et grande question entre eux, et disoyent les
anciens et notables chevaliers qu'il avoit fait venir le Roy à sa seureté, et grande charge seroit à la
maison de Bourgongne si le Roy avoit détourbier sur cest asseurement; et le duc respondoit toujours : "Il
le m'a promis, et il le tiendra."
Le chancelier messire Pierre de Goux persuadoit toujours que monsieur de Bourgongne jurast la paix qui
estoit escrite, et qu'il avoit promis une fois de jurer, et le Roy et mondict signeur. Mais le duc ne
vouloit entendre à la paix que prealablement il ne fust seur que le Roy luy tiendroit ce qu'il luy avoit
promis : et fut la conclusion telle, que lesdicts sigeurs iroyent devers le Roy pour sçavoir son intention
: et ne retint mondict signeur aveques luy que moy seulement. Et devez sçavoir que le Roy avoit bien ouy
les aigres paroles que disoit le duc Charles, et n'estoit pas sans peur ne sans effray : et quand les
chevaliers furent venus, ils pratiquérent qu'il se déclairast pour aler à Liége comme il avoit promis : et
il pratiqua que la paix fust juree entre eux, selon qu'elle avoit esté pourparlee. Si revindrent querre le
duc les signeurs de Charny, de Crequi et de La Roche : et menérent le duc devers le Roy, qui n'estoit pas
bien asseuré de ses mensongnes; et si tost qu'il veit entrer le duc en sa chambre, il ne peut celer sa
peur, et dît au duc : "Mon frére, ne suis je pas seur en vostre maison et en vostre païs ?" Et le duc luy
respondit : "Ouy, monsieur; et si seur, que si je voyoye venir un trait d'arbaleste sur vous, je me
mettroye au-devant pour vous guarantir." Et le Roy luy dît : "Je vous mercie de vostre bon vouloir, et
veuil aler où je vous ay promis : mais je vous prie que la paix soit des maintenant juree entre nous."
L'on fit aporter le bras Sainct Leu, et là jura le Roy de France la paix entre luy et le duc de
Bourgongne, et ne se pouvoit saouler de se fort obliger en ceste partie : et le duc de Bourgongne jura
ladicte paix, et promit de la tenir et entretenir envers et contre tous. Le Roy et le duc dejeusnérent, et
puis montérent à cheval pour tirer contre Liége : et passérent par le Quesnoy, où le duc festeya le Roy
moult-grandement : et tirérent contre Namur : et, eux là venus, firent marcher leurs gens-d'armes contre
le païs de Liége et contre la cité, que les Liegeois avoyent renforcee à leur pouvoir.
Le duc manda Philippe Monsieur de Savoye, le mareschal de Bourgongne, le signeur d'Imbercourt, et autres;
mais ledict signeur d'Imbercourt n'y peut venir : car il estoit blecé en un pié d'une couleuvrine; et là
fut conclusion prise que le dimenche suyant, au son d'une bombarde, chacun tireroit à l'assaut : ce qui
fut faict, et bien entretenu. Et celuy dimenche au poinct du jour la bombarde tira, et courut chacun à
l'assaut de son costé : et mesmes le signeur d'Imbercourt, tout ainsi becé qu'il estoit, se fit porter par
hommes en une biére de bois, armé de toutes piéces, et l'espee nue au poing : et vouloit bien monstrer
qu'il estoit lieutenant du duc de Bourgongne en tout le païs de Liége.
Le Roy et le duc marchérent de leur costé pour venir à l'assaut : mais monsieur de Bourgongne ne voulut
souffrir que le Roy se mist en ce danger, et luy pria de demourer jusques il le manderoit; et j'ouy que
le Roy luy dit : "Mon frére, marchez avant : car vous estes le plus heureux prince qui vive." Et
prestement le duc entra dedans la vile, et gensd'armes de tous costés. Mais je reviendray au signeur
d'Imbercourt, et à ce qui luy avint celuy jour.
Vous estes bien recors que le signeur d'Imbercourt estoit prisonnier du signeur de Hautepanne, et avoit
promis de se rendre à Hautepanne, dont il n'y avoit plus que trois jours à venir. Ainsi luy prit, et Dieu
le voulut, qu'à celuy assaut ledict Hautepanne fut tué : et ne trouva plus le signeur d'Imbercourt qui
luy calengeast sa foy, et par ce moyen fut quite et acquité de sa foy et prison.
Les Liegeois s'enfuirent par le pont de Meuse, et demoura la vile de Liége en la main du duc de Bourgongne
: et le Roy de France (qui portoit en son chapeau la croix Sainct-Andrieu) entra en Liége tout
asseurément, et crioit "vive Bourgongne !" et commença le pillage de toutes parts (qui fut grand); et le
duc de Bourgongne se bouta en l'eglise pour sauver les reliques, et trouva aucuns archers qui y faisoyent
pillage, et en tua deux ou trois de sa main : Et le Roy se tira en l'hostel du duc, et chacun se logea
pour garder son butin. Et ainsi fut la cité de Liége prise d'assaut, et pillee de tous costés : et quand
la chose fut refroidie, le duc se retira devers le Roy, et firent grand'chére l'un à l'autre; et le duc de
Bourgongne fit faire justice de plusieurs mauvais garsons, et nommément de ceux qui avoyent esté cause de
la mort de Jehan Le Charpentier.
Apres avoir demouré cinq ou six jours en la vile de Liége, le Roy parla à monsieur de Bourgongne, pour soy
retirer en son royaume. Ce que le duc luy acorda liberalement, et le fit conduire jusques à Nostre-Dame de
Liesse par le signeur des Cordes et par le signeur d'Emeries : et le l'endemain apres la messe il appela
iceux, et en leur presence fit le Roy nouveau serment sur l'image de Nostre-Dame qu'il tiendroit la paix,
ne jamais n'entreprendroit aucune chose contre la maison de Bourgongne : et s'en retourna le Roy en son
royaume, et les signeurs des Cordes et d'Emeries s'en revindrent à Liége devers leur maistre.
Le duc depescha à Liége ses ambassadeurs pour aler en Bretaigne, pour signifier à monsieur de Berry et au
duc ce qui avoit esté faict : car par celle paix le duc de Berry devoit estre comte de Champaigne et de
Brie, et sembloit qu'on luy avoit bien asseuré son faict, veu qu'il estoit en Champaigne, et au plus-pres
du duc de Bourgongne, pour en avoir secours et aide si besoing en avoit. Mais monsieur de Berry ne voulut
point tenir cet apointement : ainsi marchanda avec le Roy son frére pour estre duc de Guinne : ce qui luy
fut liberalement acordé : dont depuis il mourut piteusement, par soy trop fier au Roy son frére. Ainsi fut
ceste paix faicte entre le roy de France et le duc de Bourgongne : dont tous les païs furent moult-réjouis.
|
|
Les textes originaux proviennent de la "Bibliothèque nationale de France" (documents numérisés).
Ces mêmes textes sous forme "HTML" proviennent du site "La principauté de Liège".
Les blasons proviennent du site "Héraldique européenne".
|
|
|
|